Sunday, March 1, 2015

Une Saison en Enfer, Arthur Rimbaud (Translation, Work in Progress)



A Season in Hell

Once, if I recall rightly, my life was a feast where all hearts blossomed, and all wines flowed.
One evening I sat Beauty on my knees – And I found her bitter – And I turned against her.
I armed myself against Justice.
I fled. O witches, O misery, O hatred, it was to you I confided, it was to you my treasure was entrusted!
I contrived to wipe all human hope from my mind. I strangled joy. I pounced like a wild beast on it.
I called out to the firing squad that I might eat their guns as I died. I called out to plagues, to smother me in sand and blood. Misfortune was my god. I slept in mud. I hung myself out to dry in the open air of crime. I played games, fine tricks on madness.
And spring brought me the haunting laugh of an idiot.
Just now, finding myself on the point of uttering my final cry, my last breath, I thought of seeking the key to the ancient feast, where I might find my appetite again!
Charity is the key – This inspiration proves that I dream!
“You’re a hyena still…” the demon cries who crowned me in poppies. “Win death with all your appetites; with selfishness, with all the capital sins.”
Ah, I’m fed up – But, dear Satan, a less flaming eye, I beg you! And while awaiting several small infamies in arrears, for you who prize the absence of descriptive or instructive skill in a writer, for you let me tear out these hideous pages from my notebook of the damned.

     "Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux.  Et je l'ai trouvée amère.  Et je l'ai injuriée.
     Je me suis armé contre la justice.
     Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié !
     Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine. Sur toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce.
     J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre
la crosse de leurs fusils. J'ai appelé les fléaux, pour m'étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie.
     Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot.
    Or, tout dernièrement m'étant trouvé sur le point de faire le dernier couac ! j'ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit.
     La charité est cette clef.  Cette inspiration prouve que j'ai rêvé !
    "Tu resteras hyène, etc...," se récrie le démon qui me couronna de si aimables pavots. "Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux."
     Ah ! j'en ai trop pris :  Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée ! et en attendant les quelques petites lâchetés en retard, vous qui aimez dans l'écrivain l'absence des facultés descriptives ou instructives, je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné.



Bad Blood

I have the pale blue eye of my Gallic ancestors, the narrow skull and their lack of coordination in combat. I find my clothes as barbaric as theirs. Only I don’t grease my hair.
The Gauls were the most inept flayers of beasts and scorchers of earth of their age.
From them too: idolatry and love of sacrilege: – oh, all the vices, anger, lust – magnificent, the lust – above all lying and sloth!
I've a horror of all trades. Masters and workers: all peasants, lowlifes. The hand that guides the pen, guides the plow. – What an age of hands! – I shall never get my hand in. Anyway domesticity goes too far. Beggars sicken me. They are too honest. Criminals disgust me like eunuchs: as for me, I’m intact, and it is all the same to me!
But who made my tongue so deceitful that it’s guided and safeguarded my indolence till now? Without even using my body to make a living, I am as slothful as a toad, I've lived everywhere. There is not a family in Europe that I do not know. – I mean families like my own that owe everything to the declaration of the Rights of Man. – I've known all the sons of good families!


Mauvais sang


     J'ai de mes ancêtres gaulois l'œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.
     Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d'herbes les plus ineptes de leur temps.
     D'eux, j'ai : l'idolâtrie et l'amour du sacrilège ;  oh ! tous les vices, colère, luxure,  magnifique, la luxure ;  surtout mensonge et paresse.
     J'ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue.  Quel siècle à mains !  Je n'aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L'honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m'est égal.
     Mais ! qui a fait ma langue perfide tellement qu'elle ait guidé et sauvegardé jusqu'ici ma paresse ? Sans me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif que le crapaud, j'ai vécu partout. Pas une famille d'Europe que je ne connaisse. —J'entends des familles comme la mienne, qui tiennent tout de la déclaration des Droits
de l'Homme.  J'ai connu chaque fils de famille !


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If only I had forerunners at some point in the history of France!
But no, nothing.
It’s clear that I've always belonged to an inferior race. I don’t understand revolutions. My race never rose up except to pillage: like wolves round a beast they haven’t killed. 
I recall the history of France, eldest daughter of the Church. As a peasant I must have made the journey to the Holy Land: my head full of roads of the Swabian plains, the views of Byzantium, the ramparts of Jerusalem: the cult of Mary; tenderness for the crucified, wake in me a thousand profane enchantments. – I sit, a leper, among broken pots and nettles, at the foot of a wall ravaged by the sun. – Later, a mercenary, I camped under German constellations.
Ah! Again: I dance the Sabbath in a red glade, with old women and children.
I remember nothing more than this land and Christianity. I shall never finish with seeing myself in the past. But always alone: without family: and even the language I spoke, what was it? I cannot see myself in the counsels of Christ: nor in the councils of the Lords – representatives of Christ.
What was I in the last century? I find no trace today. No more vagabonds, no more vague wars. This inferior race has over-run everything – the people, as one says, the nation, reason, science.
Oh! Science! Everything has been revised, altered. For the body and the soul – the Eucharist – one has medicine and philosophy – old wives’ remedies and popular songs transformed. And the pastimes of princes and the games they proscribed! Geography, cosmography, physics, chemistry!
Science, the new nobility! Progress. The world marches on. The world turns, why not?
It is the vision of numbers. We advance towards the Spirit. It is quite certain, an oracle, I say. I understand, and not knowing how to express myself without pagan words, I’d rather be mute.

     Si j'avais des antécédents à un point quelconque de l'histoire de France !
     Mais non, rien.
     Il m'est bien évident que j'ai toujours été de race inférieure. Je ne puis comprendre la révolte. Ma race ne se souleva jamais que pour piller : tels les loups à la bête qu'ils n'ont pas tuée.
     Je me rappelle l'histoire de la
France fille aînée de l'Église. J'aurais fait, manant, le voyage de terre sainte, j'ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme ; le culte de Marie, l'attendrissement sur le crucifié s'éveillent en moi parmi les mille féeries profanes.  Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d'un mur rongé par le soleil.  Plus tard, reître, j'aurais bivaqué sous les nuits d'Allemagne.
     Ah ! encore : je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants.
     Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n'en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul ; sans famille ; même, quelle langue parlais-je ? Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ ; ni dans les conseils des Seigneurs,  représentants du Christ.
     Qu'étais-je au siècle dernier : je ne me retrouve qu'aujourd'hui. Plus de vagabonds, plus de guerres vagues. La race inférieure a tout couvert  le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science.
     Oh ! la science ! On a tout repris. Pour le corps et pour l'âme,  le viatique,  on a la médecine et la philosophie,  les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangées. Et les divertissements des princes et les jeux qu'ils interdisaient ! Géographie, cosmographie, mécanique, chimie !...
     La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. Le monde
marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ?
     C'est la vision des nombres. Nous allons à l'Esprit. C'est très certain, c'est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant m'expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire.


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The pagan blood returns! The Spirit is near, why doesn’t Christ help me by granting my soul nobility and freedom? Alas! The Gospel has passed away! The Gospel! The Gospel. 
I wait for God like a glutton. I am of inferior race for all eternity. 
Here I am on the Breton shore. How the towns glitter in the evening. My day is done: I’m quitting Europe. Sea air will blister my lungs: lost climates will darken my skin. To swim, to trample the grass, to hunt, to above all smoke: to drink hard liquors like boiling metals – like my dear ancestors did round the fire. 
I’ll return with iron limbs; dark skin and a furious eye: from my mask I’ll be judged as of a mighty race. I’ll have gold: I’ll be idle and brutal. Women nurse those fierce invalids returning from hot countries. I’ll be mixed up in politics. Saved. 
Now I’m an outcast, I have a horror of the fatherland. The best thing for me is a drunken sleep on the beach.

     Le sang païen revient ! L'Esprit est proche, pourquoi Christ ne m'aide-t-il pas, en donnant à mon âme noblesse et liberté. Hélas ! l'Évangile a passé ! l'Évangile ! l'Évangile.
     J'attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité.
     Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s'allument dans le soir. Ma journée est faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l'herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant,  comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.
     Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'œil furieux : sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.
     Maintenant je suis maudit, j'ai horreur de la patrie. Le meilleur, c'est un sommeil bien ivre, sur la grève.


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We're not going – back to the old roads again, marked with my vice, the vice that has thrust its roots of suffering into my side, since the age of reason – that rises to the sky, hits me and knocks me down and drags me along.
The last innocence and the last timidity, I've said it. Not to carry my disgust and betrayals through the world.   
Forward! The march, the burden, the weariness, the anger.      
Whom shall I hire myself to? What beast must be adored? What saintly image attacked? What hearts shall I break? What lie must I uphold?  – Wade through what blood?      
Rather steer clear of justice – a hard life, brutish – to open the coffin lid with a withered hand; to sit, to suffocate. So no old age, no dangers: terror is not French.
– Ah! I am so forsaken I could offer any divine image no matter what my urges towards perfection.
O my self-denial, O my marvellous charity! Even down here!      
De profundis Domine, what a fool I am!

     On ne part pas.  Reprenons les chemins d'ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l'âge de raison  qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne.
     La dernière innocence et la dernière timidité. C'est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons.
     Allons ! La
marche, le fardeau, le désert, l'ennui et la colère.
     À qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels cœurs briserai-je ? Quel mensonge dois-je tenir ?  Dans quel sens marcher ?
     Plutôt, se garder de la justice.  La vie dure, l'abrutissement simple,  soulever, le poing desséché, le couvercle du cercueil, s'asseoir, s'étouffer. Ainsi point de vieillesse, ni de dangers : la terreur n'est pas française.
      Ah ! je suis tellement délaissé que j'offre à n'importe quelle divine image des élans vers la perfection.
     Ô mon abnégation, ô ma charité merveilleuse ! ici-bas, pourtant !
     De profundis Domine, suis-je bête !


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Still but a child, I admired the stubborn convict on whom the prison gates are always closing: I visited inns and rooming houses that he may have sanctified with his presence: I saw the blue sky with his mind, and the flowering labor of the countryside: I sensed his fate. He had more strength than a saint, more common sense than a traveler – and he, he alone! witness of his glory and reason.
On the highroads, on winter nights, without shelter, without clothing, without bread, a voice squeezed my frozen heart: “Weakness or strength: with you it’s strength. You don’t know where you’re going or why you’re going: go everywhere, react to everything. They won’t kill you any more than if you were a corpse.” In the morning I had such a blank look, such a dead face, that those who met me might have thought I was a ghost if they saw me at all. 
Suddenly, in the towns, the mud would seem red or black to me, like the mirror when the lamp moves about in the next room, like a treasure in the forest! Good luck, I’d cry, and I’d see a sea of flames and smoke in the sky: and to right and left all the riches flaming like a trillion lightning flashes.
But orgies and the company of women were forbidden me. Not even a friend. I could see myself before an angry crowd, facing the firing-squad, weeping with a misery they couldn’t have understood, and forgiving them! – Like Joan of Arc! – “Priests, professors, masters, you’re wrong to hand me over to justice. I’ve never been part of this race. I’ve never been a Christian: I’m of the race that sings under torture: I don’t understand the law: I’ve no moral sense, I’m a brute: you’re wrong…”
Yes, I’ve closed my eyes to your light. I’m a beast, a slave. But I can be saved. You are a sham, you maniacs; wild beasts, misers. Merchant, you’re a slave: magistrate, you’re a slave: general, you’re a slave: emperor, you old sore, you’re a slave: you’ve drunk an untaxed liquor, Satan’s make. – This race is inspired by fever and cancer. Old folks and invalids are so respectable they ask to be boiled. – The cleverest thing is to quit this continent, where madness prowls to find hostages for these wretches. I’m off to the true kingdom of the sons of Ham.      
Do I know nature yet? Do I know myself? – No more words. I bury the dead in my gut. Shouts, drums, dance, dance, dance, dance! I don’t even see the moment when the white man lands and I fall to nothingness.
Hunger, thirst, shouts, dance, dance, dance, dance!

Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu'il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu'un saint, plus de bon sens qu'un voyageur  et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison.
     Sur les routes, par des nuits d'hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : "Faiblesse ou force : te voilà, c'est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre." Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vu.
     Dans les villes la boue m'apparaissait soudainement rouge et noire, comme une glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme un trésor dans la forêt ! Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer de flammes et de fumées au ciel ; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres.
     Mais l'orgie et la camaraderie des femmes m'étaient interdites. Pas même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d'exécution, pleurant du malheur qu'ils n'aient pu comprendre, et pardonnant !  Comme Jeanne d'Arc !  "Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n'ai jamais été de ce peuple-ci ; je n'ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n'ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous trompez..."
     Oui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d'une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan.  Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu'ils demandent à être bouillis.  Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d'otages ces misérables. J'entre au vrai royaume des enfants de Cham.
     Connais-je encore la nature ? me connais-je ?  Plus de mots. J'ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l'heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.
     Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !

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The white man is landing. The cannon! We have to submit to baptism, clothes, work.      
My heart has been touched by grace. Ah! I hadn't seen it coming!
I've done nothing evil. Light will be my days and I shall not repent. I shall not know the torments of the soul that’s dying, where light rises from candles for the dead. The fate of a son of good family, an early coffin scattered with crystal tears. Doubtless, debauchery is foolish; vice is foolish, rottenness must be thrown out. But the clock will not strike the hour of pure sadness! Shall I be carried off like a child to play in paradise forgetting all unhappiness?
Quick! Are there other lives? – Repose with riches is impossible. Wealth has always been so public. Divine love alone offers the keys of knowledge. I see that nature is nothing but a show of kindness. Farewell fantasies, illusions, ideals, errors. 
The song of the Angels rises from the lifeboat: it is divine love. – Two Loves! I can die of earthly love, or die of devotion. I’ve left souls for whom the pain of my departure increases! You have chosen me from the shipwrecked: those who are left aren’t my friends?      
Save them!      
Reason is born in me. The world is good. I will bless life. I’ll love my brothers. These are no longer childish promises; nor the hope of escaping old age and death. God is my strength and I praise God.


     Les blancs débarquent. Le canon ! Il faut se soumettre au baptême, s'habiller, travailler.
     J'ai reçu au cœur le coup de la grâce. Ah ! je ne l'avais pas prévu !
     Je n'ai point fait le mal. Les jours vont m'être légers, le repentir me sera épargné. Je n'aurai pas eu les tourments de l'âme presque morte au bien, où remonte la lumière sévère comme les cierges funéraires. Le sort du fils de famille, cercueil prématuré couvert de limpides larmes. Sans doute la débauche est bête, le vice est bête ; il faut jeter la pourriture à l'écart. Mais l'horloge ne sera pas arrivée à ne plus sonner que l'heure de la pure douleur ! Vais-je être enlevé comme un enfant, pour jouer au paradis dans l'oubli de tout le malheur !
     Vite ! est-il d'autres vies ?  Le sommeil dans la richesse est impossible. La richesse a toujours été bien public. L'amour divin seul octroie les clefs de la science.
Je vois que la nature n'est qu'un spectacle de bonté. Adieu chimères, idéals, erreurs.
     Le chant raisonnable des anges s'élève du navire sauveur : c'est l'amour divin. —Deux amours ! je puis mourir de l'amour terrestre, mourir de dévouement. J'ai laissé des âmes dont la peine s'accroîtra de mon départ ! Vous me choisissez parmi les naufragés, ceux qui restent sont-ils pas mes amis ?
     Sauvez-les !
     La raison est née. Le monde est bon. Je bénirai la vie. J'aimerai mes frères. Ce ne sont plus des promesses d'enfance. Ni l'espoir d'échapper à la vieillesse et à la mort. Dieu fait ma force, et je loue Dieu.

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Boredom is no longer my love. Rage, debaucheries, madness, all of whose joys and disasters I know – my whole burden is laid down. Let us contemplate unfazed the extent of my innocence.    
I am no longer capable of demanding the comfort of a bastinado. I don’t fancy myself embarking on a wedding with Jesus Christ as father-in-law.      
I’m not a prisoner of my own reason. I said: God, I want freedom in salvation: how am I to pursue it? Frivolous tastes have quit me. No need for self-sacrifice or divine love any more. No more regrets for tender hearts. Each has its own reason, scorn and charity: I retain my place at the summit of this angelic ladder of common sense.      
As for established happiness: domestic or not…no, I can’t. I’m too dissipated, too feeble. Life flowers through work, an old truth: life floats and flies far above the action, a point of reference dear to the world.
What an old maid I’ve become, lacking the courage to be in love with death!     
If God would grant me celestial, aerial, calm, prayer – like the ancient saints – the Saints! Giants! Hermits, artists not wanted any more!    
A continual farce! My innocence should make me weep. Life is a farce where we all play a part.

     L'ennui n'est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres,  tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l'étendu de mon innocence.
     Je ne serais plus capable de demander le réconfort d'une bastonnade. Je ne me crois pas embarqué pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père.
     Je ne suis pas prisonnier de ma raison. J'ai dit : Dieu. Je veux la liberté dans le salut : comment la poursuivre ? Les goûts frivoles m'ont quitté. Plus besoin de dévouement ni d'amour divin. Je ne regrette pas le siècle des cœurs sensibles. Chacun a sa raison, mépris et charité : je retiens ma place au sommet de cette angélique échelle de bon sens.
     Quant au bonheur établi, domestique ou non... non, je ne peux pas. Je suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurit par le travail, vieille vérité : moi, ma vie n'est pas assez pesante, elle s'envole et flotte loin au-dessus de l'action, ce cher point du monde.
     Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d'aimer la mort !
     Si Dieu m'accordait le calme céleste, aérien, la prière,  comme les anciens saints. — Les saints ! des forts ! les anachorètes, des artistes comme il n'en faut plus !
     Farce continuelle ! Mon innocence me ferait pleurer. La vie est la farce à mener par tous.

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Enough! Here is the sentence. – Forward, march!      
Ah! My lungs burn, my temples throb! Night revolves in my eyes and the sun retruns! Heart…limbs…      
Where to? To battle? I’m weak! The others advance. Tools, weapons…time! …      
Fire! Fire at me! Here! Or I’ll surrender – Cowards! – I’ll kill myself! I’ll hurl myself under the horses’ hooves!       
Ah! ...
– I habituate.      
That would be the French way, the path of honor!

     Assez ! voici la punition.  En marche !
     Ah ! les poumons brûlent, les tempes grondent ! la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil ! le cœur... les membres...
     Où va-t-on ? au combat ? je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes... le temps !...
     Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends.  Lâches !  Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux !
     Ah !...
      Je m'y habituerai.
     Ce serait la vie française, le sentier de l'honneur !



Night in Hell

I have swallowed a monstrous dose of poison – Thrice blessed be the counsel that came to me! – My insides are burning. The venom’s violence wracks my limbs; deforms and twists me to the ground. I’m dying of thirst; I suffocate, I cannot cry out. It’s hell, the everlasting torment! See how the flames rise up! I burn perfectly well. Well then, demon!     
I witnessed a conversion, I glimpsed into happiness and joy, I saw salvation. Let me describe the vision, the air of hell suffers no hymns! There were millions of charming and enchanting creatures, a harmonious and sacred concert, strength and peace, noble ambitions, who knows what?    
Noble ambitions!      
And still this is life!  – What if damnation is eternal! A man who wants to mutilate himself is truly damned, is he not? I think myself in hell, therefore I am. It’s the ratification of the catechism. I’m the slave of my baptism. Parents, you caused my wretchedness and your own. Poor innocent! – Hell can’t touch pagans – There’s life yet! Later the delights of damnation will deepen. A crime, quick, let me fall into the void, in the name of human law.      
Quiet, quiet there! ... Here’s shame and reproach: Satan, who says that the fire is ignoble, that my anger is fearfully stupid. – Enough! ... Of the errors whispered to me, magic, false perfumes, childish music. – And to think that I grasp truth, see justice: my mind is sane and sound, I am ready for perfection… Pride – the skin of my head dries up. Pity! Lord, I’m afraid. I thirst, such thirst! Ah, childhood, grass, the rain, the lake over stones, the moonlight when the clock struck twelve! …the devil’s in the belfry, at that hour. Mary! Holy Virgin! – Horror at my stupidity.      
Back there, aren’t there honest souls, who wish me well? ... Come…I’ve a pillow over my mouth; they can’t hear me, they’re phantoms. Besides, no one ever thinks of others. Let no one come near me. My burnt hide smells of scorching, that’s certain.
The hallucinations are innumerable. That’s what has always been wrong with me, in fact: no belief in history, obliviousness to principles. I’ll be quiet about it: poets and visionaries would be jealous. I am a thousand times richer, let’s be as miserly as the sea.      
See there! The clock of life has just stopped. I am no longer in the world – Theology is no joke, hell is certainly down below – and heaven above – Ecstasy, nightmare, slumber in a nest of flames.      
What tricks while waiting in the countryside…Satan, Ferdinand, runs rife with wild seed…Jesus walks on the purple briars, without bending them…Jesus once walked on the troubled waters. The lantern showed him to us standing, pale with brown tresses, on the flank of an emerald wave…      
I shall unveil all the mysteries: mysteries religious or natural, death, birth, future, past, cosmogony, nothingness. I am a master of phantasmagoria.      
Listen! ...      
I possess every talent! – There is no one here, yet there is someone: I don’t wish to spill my treasure – Shall it be African chants, the dance of houris? Shall I vanish, dive deep in search of the ring? Shall I? I will make gold, cures.      
Have faith then in me, faith soothes, guides, heals. Come, all you – even the little children – let me console you, may a heart go out to you – the marvelous heart! – Poor men, workers! I don’t ask for prayer; with your trust alone, I’ll be happy.      
– And let us consider myself. It makes me regret the world very little. I was lucky not to suffer more. My life was nothing but sweet follies, it’s regrettable.      
Bah! Let us make every imaginable grimace.      
Decidedly, we are beyond the world. No more sounds. My sense of touch: gone. Ah, my chateau, my Saxony, my rank of willows! Evenings, dawns, nights, days…How weary I am!      
I ought to have a hell for my anger, a hell for my pride, – and a hell for my caresses; a symphony of hells.      
I’m dying of lassitude. It’s the tomb; I’m going to the worms, horror of horrors! Satan, you fraud and trickster, you want to destroy me with your enchantments. I demand, I demand one prick of the fork, one drop of the fire!      
Ah, to rise again to life! To set eyes on our deformities. And that poison, that kiss a thousand times damned! My weakness, the world’s cruelty! My God, have pity, hide me, I can’t defend myself! – I am hidden and I am not.      
It is the fire that flares again with its damned.

 

Nuit de l'enfer


     J'ai avalé une fameuse gorgée de poison.  Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé !  Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle peine ! Voyez comme le feu se relève ! Je brûle comme il faut. Va, démon !
     J'avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut. Puis-je décrire la vision, l'air de l'enfer ne souffre pas les hymnes ! C'était des millions de créatures charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je ?
     Les nobles ambitions !
     Et c'est encore la vie !  Si la damnation est éternelle ! Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n'est-ce pas ? Je me crois en enfer, donc j'y suis. C'est l'exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre. Pauvre innocent ! l'enfer ne peut attaquer les païens.  C'est la vie encore ! Plus tard, les délices de la damnation seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.
     Tais-toi, mais tais-toi !... C'est la honte, le reproche, ici : Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte.  Assez !... Des erreurs qu'on me souffle, magies, parfums faux, musiques puériles.  Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice : j'ai un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour la perfection... Orgueil.  La peau de ma tête se dessèche. Pitié ! Seigneur, j'ai peur. J'ai soif, si soif !
Ah ! l'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze... le diable est au clocher, à cette heure. Marie ! Sainte Vierge !...— Horreur de ma bêtise.
     Là-bas, ne sont-ce pas des âmes honnêtes, qui me veulent du bien...
Venez... J'ai un oreiller sur la bouche, elles ne m'entendent pas, ce sont des fantômes. Puis, jamais personne ne pense à autrui. Qu'on n'approche pas. Je sens le roussi, c'est certain.
     Les hallucinations sont innombrables. C'est bien ce que j'ai toujours eu : plus de foi en l'histoire, l'oubli des principes. Je m'en tairai : poètes et visionnaires seraient jaloux. Je suis mille fois le plus riche, soyons avare comme la mer.
    Ah çà ! l'horloge de la vie s'est arrêtée tout à l'heure. Je ne suis plus au monde. —La théologie est sérieuse, l'enfer est certainement en bas  et le ciel en haut. —Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de flammes.
     Que de malices, dans l'attention dans la campagne... Satan, Ferdinand, court avec les graines sauvages... Jésus marche sur les ronces purpurines, sans les courber... Jésus marchait sur les eaux irritées. La lanterne nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au flanc d'une vague d'émeraude...
     Je vais dévoiler tous les mystères : mystères religieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maître en fantasmagories.
     Écoutez !...
     J'ai tous les talents !  Il n'y a personne ici et il y a quelqu'un : je ne voudrais pas répandre mon trésor.  Veut-on des chants nègres, des danses de houris ? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la recherche de l'anneau ? Veut-on ? Je ferai de l'or, des remèdes.
     Fiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guérit. Tous, venez,  même les petits enfants,  que je vous console, qu'on répande pour vous son cœur,  le cœur merveilleux !  Pauvres hommes, travailleurs ! Je ne demande pas de prières ; avec votre confiance seulement, je serai heureux.
      Et pensons à moi. Ceci me fait un peu regretter le monde. J'ai de la chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c'est regrettable.
     Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables.
     Décidément, nous sommes hors du monde. Plus aucun son. Mon tact a disparu. Ah ! mon château, ma Saxe, mon bois de saules. Les soirs, les matins, les nuits, les jours... Suis-je las !
     Je devrais avoir mon enfer pour la colère, mon enfer pour l'orgueil,  et l'enfer de la caresse ; un concert d'enfers.
     Je meurs de lassitude. C'est le tombeau, je m'en vais aux vers, horreur de l'horreur ! Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes charmes. Je réclame. Je réclame ! un coup de fourche, une goutte de feu.
     Ah ! remonter à la vie ! Jeter les yeux sur nos difformités. Et ce poison, ce baiser mille fois maudit ! Ma faiblesse, la cruauté du monde ! Mon Dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal !  Je suis caché et je ne le suis pas.
     C'est le feu qui se relève avec son damné.